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80 Two Dollar Bills

Un pays ou l'image de l'argent est aussi présente que celle de Dieu.

Le contenu du tableau peut se résumer ainsi : 80 dollars. Il n'y a rien de plus sur cette toile que 80 dollars représentés en 40 billets de deux dollars. L'artiste les a reproduit recto verso, à raison de quatre billets par ligne et sur dix niveaux. Pour déchiffrer le contenu du tableau, il suffit de compter et d'additionner. Excepté quelque habileté en calcul, il ne demande pas de capacités intellectuelles particulières, et le processus de compréhension se déroule de façon rationnelle et claire. Toute interprétation erronée est exclue d'avance. Pas de crainte non plus qu'un observateur du tableau ne connaisse pas le motif de la sérigraphie. Il est aussi omniprésent que Dieu dans les États théocratiques. Sur ce point, ce sont les images du billet vert qui soutiennent le mieux la comparaison avec les icônes, répétée à l'envi quand il s'agit des tableaux de Warhol. Mais le Dieu incarné fait place à la manifestation matérielle de l'argent.

Un système magique lui aussi, fondé sur la croyance qu'on a en lui. Le billet de dollar incarne, au sens propre du mot, ce qu'il représente : l'argent. Il n'y a pas d'écart de principe entre le modèle et la copie, entre le "faux" billet apposé sur la toile au moyen de la sérigraphie et le vrai billet. Ils représentent tous deux un système abstrait, une valeur mercantile qui dépasse largement sa valeur matérielle. A la différence que la valeur mercantile des œuvres de Warhol thématisant le billet vert est notablement plus élevée que celle du dollar lui même. Un procédé d'échange suffit pour cela. Personne avant lui n'avait, précisément dans le domaine artistique, ridiculisé de pareille manière la fiction de l'incompatibilité des valeurs spirituelle et matérielle. En même temps, il mettait à nu l'imbrication des mécanismes économiques et culturels dans le circuit de l'art et la considérait comme constitutive de la substance d'une oeuvre contemporaine.

La valeur d'une œuvre d'art ne se mesure donc pas seulement, comme le veut la légende, à l'aune de sa qualité artistique, quelle que soit l'acception du terme, mais autant à son prix, et, il ne faudrait pas l'oublier, au prestige de l'auteur. La circulation sur le marché de l'art est une composante de sa valeur artistique (et non esthétique). Et chaque vente d'un tableau de dollars de Warhol insuffle une nouvelle vie à son contenu.